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Le Point - le 05/04/2010 à 19:06 - Modifié le 06/04/2010 à 19:10
Par Frédéric Lewino
La fluorite Laurent et son découvreur Christophe Péray
Dans la vraie vie, Christophe Peray est ethnologue, mais dès qu'il le peut, il s'évade de Paris pour courir le massif du Mont-Blanc à la recherche de cristaux. Il lui faut pour cela affronter les
parois les plus abruptes au risque de sa vie. En effet, les fours (c'est le terme consacré) qui enfantent les plus belles pierres se cachent au fond de crevasses inaccessibles, sinon pour des
alpinistes expérimentés.
Mais Christophe est prêt à toutes les folies pour porter "ses mains dans des amas d'étoiles, pour en caresser les pierreries", comme l'écrit si joliment Gaston Bachelard. C'est ainsi que le 21
juillet 2006, il découvre, dans les Aiguilles vertes, le... Graal des cristalliers : une fabuleuse fluorite rouge enchâssée sur un socle de quartz. Une pierre exceptionnelle de 5,1 kilos. Sans
doute le plus beau cristal accouché par le mont Blanc depuis deux siècles ! Le rouge si intense. L'éclat si lumineux. La forme si parfaite. C'est un éclat d'étoile échoué sur Terre.
Miracle
Devant la faille, ébloui par sa découverte, Christophe est la proie de divers sentiments. Entre exaltation et incrédulité. Lui, le Parisien, l'étranger ayant osé venir chasser sur les terres des
quatre Dalton (la bande la plus fameuse des cristalliers locaux) a trouvé le cristal parfait qui attendait depuis 19 millions d'années qu'un prince le réveille ! Très vite, l'ethnologue a une
pensée émue pour son ami Laurent Chatel qui a partagé tant de ses courses en montagne dans le fol espoir de trouver un pareil trésor. Mais Laurent a péri, l'année précédente, sous ses yeux,
victime de la montagne : une fissure invisible, une roche qui cède, la chute, la mort.... C'est alors que Christophe décide de donner à sa fabuleuse trouvaille le nom de son ami.
Mardi 6 avril, Laurent la Magnifique sera accueillie en grande pompe par le Muséum national d'histoire naturelle (MNHN) de Paris, où elle trônera désormais dans la galerie de l'évolution en
attendant la réouverture de la galerie minéralogique. Il a fallu un miracle pour que la fluorite ne rejoigne pas la collection d'un de ces richissimes amateurs prêts à débourser des millions de
dollars pour acquérir une telle merveille. On le doit à l'exceptionnelle générosité de Christophe Péray et à la volonté de son ami Pierre-Jacques Chiappero, maître de conférences du MNHN et
ancien chargé de la collection de minéralogie.
Mécène
Discret, Christophe Péray refuse de rencontrer les journalistes. C'est donc le minéralogiste qui nous explique le cheminement de ce bijou : "Dans un premier temps, Christophe avait proposé sa
découverte au musée de Minéralogie de Chamonix, mais celui-ci refusa faute d'argent, car il venait d'acheter plusieurs autres cristaux. Il faut dire que la somme réclamée était belle : 250.000
euros.
Même le Muséum d'histoire naturelle de Paris n'avait pas les moyens. C'est alors que j'ai pensé à la fondation Total qui était déjà mécène du MNHN." Bien joué ! Effectivement, le pétrolier se
déclare intéressé, mais à condition que la fluorite soit classée comme "oeuvre d'intérêt patrimonial majeur", afin que l'acheteur puisse bénéficier d'une réduction d'impôt sur les sociétés égale
à 90 % de sa valeur. L'affaire faillit capoter quand un richissime Libanais offrit une somme double à Christophe pour l'achat de "Laurent". Mais celui-ci, fidèle à sa parole donnée au muséum,
déclina l'offre.
Coureurs de fortune
C'est ainsi que Laurent la Magnifique est aujourd'hui en la possession du muséum, grâce à un amoureux des éclats d'étoile tombés sur Terre. Autant dire que tous les cristalliers n'auraient pas eu
ce geste. Depuis quelques années, ils accourent de France et même du monde entier pour tenter leur chance. Certains sont de vrais passionnés, d'autres des coureurs de fortune. Inutile de dire que
les cristalliers indigènes regardent d'un sale oeil cette invasion favorisée par les téléphériques et un matériel d'escalade de plus en plus perfectionné. D'autant qu'en faisant reculer les
glaciers, le réchauffement climatique découvre de nouvelles caches aux trésors. Il y a quelques années, on a même vu des cristalliers locaux utiliser l'hélicoptère pour descendre leurs trésors.
Ce fut le scandale de trop. Le tribunal les condamna pour dégradation de site classé. En effet, le massif du Mont-Blanc est un site classé où la loi interdit toute atteinte, y compris prélèvement
de cristaux. Si ce n'est que depuis deux siècles, les montagnards bénéficient d'un passe-droit coutumier que l'État peut remettre en cause à tout moment. Pour remettre de l'ordre dans le massif,
le maire de Chamonix, Éric Fournier, lui-même cristallier et fils de cristallier, publia en 2008 un code de bonne conduite que tout collecteur de cristal doit signer avant de courir la
montagne.
Finalement, la fluorite Laurent eut la chance d'être cueillie par Christophe Péray. Sinon, elle aurait déjà rejoint la collection d'un milliardaire libanais ou chinois. "Si 250.000 euros
représentent une grosse somme, il ne l'a pas volé. C'est le prix du sang", explique Chiaperro. Ce n'est pas nous qui lui jetterons la première pierre.
Minéral ramassé, minéral sauvegardé !
Merci à Yves Devalckeneer !
Phil « Fossil »
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