Mercredi 6 février 2013
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D'ici quelques mois, les spécimens récoltés par Philippe Bouchet et son équipe dans la baie de Madang, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, lors de l'expédition de l'automne 2012, iront rejoindre la salle des mollusques marins dans la zoothèque souterraine du Muséum national d'histoire naturelle à Paris.
A une quinzaine de mètres sous terre, dans un univers de béton coulé au
milieu des années 1980, la pièce 26 CG ne diffère pas des dix-sept autres salles de 70 mètres de long sur 30 mètres de large où s'accumulent sur trois niveaux près de trois siècles d'histoire et
de découvertes, mais elle est l'une des rares à être encore animée par une intense activité.
10 000 TIROIRS DES RAYONNAGES
Chaque année, 20 000 à 30 000 mollusques marins, dont la taille ne dépasse pas en
moyenne 8 mm, se font une place dans les 10 000 tiroirs des rayonnages métalliques où cohabitent dans un ordre quelque peu aléatoire les collections historiques d'Adanson (XVIIIe
siècle), conservées dans de drôles de petites boîtes fabriquées dans des cartes à jouer, et d'Orbigny (XIXe siècle) ; celles héritées des grandes navigations de L'Astrolabe ou de La
Zélée, ou encore de pauvres familles "orphelines" à propos desquelles Philippe Maestrati, assistant de conservation de la collection de mollusques au Muséum, reconnaît qu'"il y a bien longtemps que personne n'a mis
son nez dedans". Au milieu de ces millions de coquillages se distinguent sans peine quelques monstres que leur esthétique exceptionnelle destine aux expositions pour le grand
public.
Année après année, il faut ainsi trouver trois mètres
cubes supplémentaires pour ces seuls invertébrés. Un volume bien moins dérisoire qu'il ne paraît de prime abord. Car il y a longtemps que la zoothèque imaginée en 1986 pour accueillir toutes
les collections de la Galerie de zoologie - aujourd'hui devenue la Grande Galerie de l'évolution et située juste au-dessus - "craque". Quelque huit millions d'animaux y ont trouvé refuge lors de
ce grand déménagement, destiné à donner à l'illustre établissement parisien un lieu d'exposition digne de son rang et de son temps.
36 000 MAMMIFÈRES ET OISEAUX
NATURALISÉS
Huit millions, c'est certes beaucoup moins que les 30 millions d'insectes
stockés dans le bâtiment d'entomologie situé à quelques pas de là, rue Buffon, mais on trouve, ici, les espèces les plus volumineuses : 36 000 mammifères et oiseaux naturalisés occupent la moitié
du volume de la zoothèque. Au total, le site abrite la quasi-totalité des spécimens de poissons, de reptiles, d'amphibiens, des arthropodes terrestres, des invertébrés marins - dont la totalité
des coraux - et environ un tiers des collections de mammifères et d'oiseaux appartenant au Muséum.
"Il faudrait 25 % de superficie en plus. On garde tout depuis
1793 [date de création du Muséum] ", résume Jacques Cuisin, responsable du lieu. Mais à l'heure des restrictions budgétaires et vu le prix du mètre carré parisien, inutile de rêver :
la pénurie d'espace va durer.
D'autant que, depuis le début des années 2000, l'utilisation du séquençage moléculaire pour répertorier les espèces a créé de nouveaux besoins. "Nous pouvons avoir trois modes de conservation pour un seul spécimen : à sec, dans l'alcool, et sous forme d'échantillon d'ADN séquencé, explique M. Maestrati.
On ne pourra pas tenir longtemps comme ça."
PRÉCIEUX SPÉCIMENS
Dans le dédale de couloirs gris plus semblable à un sinistre parking qu'à un haut lieu
de sciences, le silence qui règne ne fait pas écho à cette bataille qui se joue en surface. La température maintenue à 15 oC finit de conférer au lieu son
atmosphère de sarcophage où sont tenus au secret les précieux spécimens rapportés par les naturalistes français de leurs lointains voyages. Le lieu est hautement sécurisé, tant en raison de la
valeur des collections que du risque sanitaire lié à la présence de grosses quantités d'alcool pur au coeur de Paris.
L'accès à chacune des salles est commandé par un code secret, et la
vigilance redouble à l'approche de la salle dite "du dodo". Dans cette pièce exiguë sont conservées, à l'instar du grand oiseau endémique de l'île Maurice, les espèces
disparues.
Derrière une cloison de verre, on croise ainsi le regard d'un canard du Labrador, d'un
loup de Tasmanie. Le premier petit chimpanzé rapporté du Gabon aux alentours
de 1740 trouve aussi sa place aux côtés d'autres pièces jugées particulièrement fragiles par les conservateurs, comme les premiers herbiers de poissons réalisés par le naturaliste
Philibert Commerson au milieu du XVIIIe siècle... "Il y a ici quelques prémices de notre histoire naturelle", témoigne Jacques Cuisin en gratifiant généreusement
le visiteur de moult anecdotes.
EXTRAORDINAIRE DÉFILÉ
Dans les autres salles, ce peuple souterrain a été soigneusement rangé dans de grandes
armoires métalliques qui se déplacent le long de rails au gré de la curiosité et des besoins. Un coup de manivelle, et voilà la famille des ours bruns qui apparaît, un ours du Tibet, un autre d'Amérique, un grizzli... Un peu plus loin, un tigre mal en point se campe sur ses 200 kilos.
Un autre tour de manivelle, et voilà les antilopes d'Afrique, puis les primates, installés dans de facétieuses positions... Dans cet
extraordinaire défilé se faufilent des spécimens affublés d'une petite étiquette rouge qui ne peuvent échapper à l'oeil avisé des initiés.
L'émotion est alors à son comble. Ce signe coloré - choisi par les plus hautes
instances scientifiques chargées d'établir les codes d'une nomenclature internationale - permet de distinguer le premier spécimen d'une espèce à avoir été décrit. Parmi eux, le grand panda, découvert en 1869 au Tibet par le père Armand
David, est un des plus imposants.
Ces "types" qui servent de référence à la communauté des naturalistes ne
quittent plus Paris depuis quelques années. "Trop fragiles, trop précieux", constate M. Cuisin. Mais ils peuvent être consultés, comme l'ensemble du fonds. Environ 160 chercheurs
français ou étrangers travaillent à la zoothèque chaque année, pour quelques journées ou quelques mois, sur les collectes issues des dernières explorations ou sur les collections
historiques.
Ils sont les seuls, avec quelques visiteurs privilégiés, à franchir les grilles du sanctuaire. Le gardien ne doute pas qu'il soit un trésor : "Ici viennent des chefs d'Etat", confie-t-il avec fierté.
Laurence Caramel
http://www.lemonde.fr/sciences/article/2013/01/31/un-zoo-immobile_1825693_1650684.html
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