Sésame, ouvre-toi…
Selon un rituel désormais bien établi, Paleoman se mit alors à l'ouvrage.
Relevant sa couchette pour la fixer contre le mur au moyen d’une chaîne qu’il avait prévue à cet effet, il passa doucement les mains sur les contours d’une énorme pierre de taille située à
quelques centimètres au-dessus du sol de sa cellule. Glissant deux minces mais solides lames d’acier de part et d’autre des interstices, anciennement rejointoyés au ciment, il exerça une pression
vers l’arrière, jusqu’à ce que le lourd bloc commence à céder, mettant ensuite toute sa force pour le sortir de son logement et parvenir finalement à le poser doucement - non sans un gros effort
et un sourd gémissement - à même le dallage sur lequel il était agenouillé.
Deux autres larges pierres subirent rapidement le même sort.
Il me faudrait un système de poulies, ou au moins des charnières…
Mais cette laborieuse opération était le passage obligé auquel il ne pouvait se soustraire pour se rendre à pied d’œuvre.
L’objectif final de toute son aventure !
Dès son arrivée, il n'avait pas manqué d'examiner sa nouvelle résidence sous toutes les coutures, ou plutôt jusque dans ses plus sombres recoins. Certes, la cellule qu'il occupait n'était pas
bien vaste - à peine quelques mètres carrés - mais elle présentait l'avantage d'être « bien située », son secret espoir ayant été d’accéder dès le départ au niveau le plus bas de la
prison d'Anvers.
Heureusement pour lui, la garantie d’y parvenir portait un nom juridiquement bien établi : la « détention préventive ». Toute son opération de commando dans le chantier du port
d’Anvers avait d’ailleurs été orientée vers ce seul et unique objectif.
Paléoman n’avait dès lors pas lésiné sur les moyens : l'originalité même des infractions qu'il avait commises était de nature à en déconcerter plus d'un, de par leur caractère totalement
inédit autant que surprenant, une accumulation de voies de fait pour le moins inconnue jusqu'alors de mémoire de Procureur du Roi, et - surtout - dont l'apparence semblait quasiment
irrationnelle.
Dans cette grosse machine aveugle que pouvait être un appareil répressif, son comportement allait dès lors vite se révéler difficile à comprendre, donc à cataloguer et, partant, à qualifier en
des termes légaux.
« Ils ne savent pas quoi faire avec moi », avait-il très justement conclu.
A défaut de pouvoir le formater, les autorités judiciaires avaient donc envoyé Paléoman grossir - comme prévu - les rangs des innombrables personnes en « préventive », celles qui
s’étaient vues décerner un mandat d’arrêt mais qui, dans l’attente de passer en jugement, n’avaient fait l’objet d’aucune condamnation.
Et dans les prisons du royaume, cela pouvait durer longtemps, puisque son pays avait officiellement été déclaré « champion d’Europe » en la matière !
Paléoman s’approcha de l’entrée.
Dans l'ouverture béante se profilait devant lui un long et étroit tunnel, qui se perdait dans l’obscurité bien au-delà de ce que sa puissante lampe frontale à LED multiples pouvait éclairer.
Depuis plusieurs semaines, ce conduit était devenu son quartier général, son bureau, sa résidence secondaire, son siège d’exploitation, son aire de détente et, par-dessus tout… son nouveau site
de prospection.
Personnel !
Confidentiel, même.
Plus secret que ça, tu meurs…
Au début, les choses n'avaient pas été simples, non seulement pour creuser dans les sédiments pourtant restés suffisamment meubles, mais surtout pour en évacuer les premiers mètres cubes. A n'en
pas douter, le directeur de la prison d'Anvers se demanderait encore très longtemps pour quelle sombre raison la consommation d'eau potable était drastiquement montée en flèche, dans son
établissement, durant une période de surcroît limitée à quelques jours !
Sauf à apprendre que la seule technique efficace dont disposait notre Paléoman était d’éliminer systématiquement le sable dans les toilettes. Mais en petites quantités, de manière à ce que les
lourdes particules restent en suspension assez longtemps dans l’eau pour être emportées par le puissant flux…
Tu parles d'une partie de chasse ! s’en amusait encore Paléoman en souriant, malgré la perte de plusieurs journées de travail dans l’opération.
Ensuite, après qu'il eut réussi à creuser un espace suffisamment grand pour lui permettre de manœuvrer tout en se tenant confortablement assis, et surtout assez large pour accueillir sa
corpulence, il ne lui était plus resté comme expédient qu’à reléguer le « stérile » vers l’arrière, au fur et à mesure de son avancement dans la couche.
Mais quelle couche…
Le « Paradis Terrestre » du paléontologue amateur, avec son lot quotidien de découvertes consécutives et régulières, toutes plus belles les unes que les autres, des fossiles d’une
qualité et dans une concentration telles que chaque nouvelle trouvaille reléguait presque la précédente au rang de banalité.
Parmi les plus emblématiques figuraient évidemment ce squelette complet et admirablement préservé de requin Megaselachus megalodon, associé - cerise sur le gâteau - à une pièce curieusement
isolée, trouvée à quelques mètres et dans le même miraculeux état, d’une dent pathologique de toute beauté !
Paleoman s’apprêta à franchir le seuil du tunnel, avec une détermination toute renouvelée : pas plus tard que la veille, il venait en effet de découvrir trois vertèbres caudales, en
connexion évidente, de ce qui lui apparaissait avec une quasi certitude comme un - très - grand mammifère marin...
Mais personne n’était dans sa cellule pour l’entendre murmurer :
Surtout, pas de libération conditionnelle…
Et de poursuivre encore, jusqu’à disparaître dans le conduit :
Que personne ne me parle jamais d’une libération conditionnelle !
PS. Merci à CarchaDOrias pour cette série romancée de la vie de quelqu'un que je connais...
PS2. Désolé pour le petit problème de publication... Il se fait vieux, le Paleoman !
Phil "Fossil"
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